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Extrait d'une lettre du "Gynécologue".

Si le deuil d'un enfant est toujours difficile à l'extrême, aux limites de l'impossible, car impensable dans la représentation de chaque être humain du cours de sa vie et de sa descendance, qu'en est-il du deuil d'un foetus, d'un enfant en devenir, d'un enfant non-né, rêvé, fantasmé et resté inconnu ?
Comment faire le deuil de ce qui n'a pas eu lieu, d'un "non-événement", d'on ne sait qui, d'un enfant jamais tenu dans ses bras ?
En écho à cela, que fau-il comprendre de ces familles qui tiennent aujourd'hui à inhumer le corps de leur foetus ou à le consacrer à travers des rites religieux comme la circoncision.
Qu'expriment ces familles en souffrance et comment une société et le corps médical peuvent-ils les entendre et leur répondre?
Le deuil s'exprime par une profonde douleur psychique, une dépression, une perte d'intérêt pour le monde extérieur, une inhibition de l'activité et des investissements affectifs et sociaux. En perdant l'autre, la personne endeuillée est confrontée au sentiment de perte d'une partie d'elle-même et de sa vie.
La souffrance liée à la perte d'un foetus, à une fausse couche, à une mort in utero, à une interruption de grossesse médicale ou volontaire est restée longtemps niée ou ignorée. Pourtant, les femmes et les hommes confrontés à cette épreuve témoignent de l'extrême difficulté à réaliser le travail de deuil d'un enfant en devenir.
La tristesse et l'angoisse de mort qui envahissent certaines femmes peuvent être sans fin, notamment quand il n'existe plus aucune trace de la vie qui les a traversées.
A la tristesse se mêlent des sentiments confus, complexes et ambivalents, d'injustice, de colère, de honte et de culpabilité.
L'enfant perdu est aussi celui qui n'a pas su porter le rêve parental. L'enfant du réel vient brutalement tuer I'enfant imaginaire et attendu.
Les parents perdent un enfant qui n'a pas "vu le jour" alors qu'il existait intensément dans I'imaginaire de chacun, dans celui du couple et de toute une famille.
On connaît bien les circonstances susceptibles de compliquer le travail du deuil. C'est le cas lorsque le corps du sujet disparu n'est pas retrouvé, lorsqu'une cérémonie (ou un rituel) autour du mort ne peut être organisée et enfin lorsque l'ordre des générations n'est pas respecté dans le cycle de la vie.
Les parents n'ont pas toujours la possibilité de voir le corps de l'enfant, du foetus, (ou ne le souhaitent pas) et dans un certain nombre de cas, des funérailles ne peuvent être officiellement mises en oeuvre (en fonction de l'âge du foetus).

L’expérience des patients qui ont connu les deuils périnataux a fait évoluer les comportements des équipes médicales.
Aujourd’hui beaucoup de ces équipes ont compris l’importance de l’accompagnement des femmes et des hommes au cours de ces épreuves.
Il appartient aux soignants d’aider à « donner corps » à cet être perdu par les parents pour qu’il puisse s’inscrire dans l’histoire familiale et trouver place dans l’arbre des générations. Certaines mesures favorisent la représentation de l’enfant et la reconnaissance de l’événement : on propose aux parents de voir le corps du bébé, en présence de la sage-femme ou du médecin, sans l’imposer toutefois et sans culpabiliser ceux qui s’y refusent. Cette démarche évite souvent le fantasme d’un bébé monstrueux.
On peut aussi donner une photo ou un objet de cet enfant perdu (un bracelet de la maternité…), afin de marquer ce qui fut le passage d’une vie humaine et d’en garder trace.
L’organisation des funérailles et l’inscription sur le livret de famille constituent sans doute les étapes les plus fondamentales parce qu’elles permettent de donner à l’enfant non-né,sa place dans l’arbre généalogique. Il est ainsi nommé et déclaré. Son existence est reconnue.
Il faut d’abord reconnaître la réalité de ce corps qui a existé dans le ventre de la femme, qu’elle a pu sentir bouger, de cet enfant en devenir qui a vécu dans l’imaginaire d’une femme,d’un homme, de toute la famille, pour permettre que le travail de deuil puisse s’enraciner quelque part, pour que les parents puissent « matérialiser la réalité de la perte » et traverser l’épreuve.
Le fœtus in utero ne doit plus être considéré comme une chose, un débris, un rien. Une grossesse, quelle que soit sa durée, un fœtus, quel que soit son âge, ne sont jamais « rien ».
Les psychanalystes savent bien qu’on ne peut faire son deuil de « rien ». On ne peut réaliser son seuil que du contenu.
Longtemps on a dénié la souffrance de ces femmes et de ces hommes qui vivaient dans l’isolement la perte et le deuil, et ne devait pas exister, comme si elle était incongrue, anormale.

Sans doute faut-il comprendre l’attitude des parents qui choisissent d’inhumer le corps du fœtus dans leur jardin, de consacrer le corps de l’enfant à travers des rites religieux, comme la circoncision.
Ces pratiques qui semblent se multiplier d’après le témoignage de certains obstétriciens, traduisent la nécessité pour les familles de sortir l’enfant non-né du « néant », de le reconnaître dans une filiation et de l’introduire dans une dimension humaine et sacrée.
Donner une sépulture, une tombe, une inscription, constitue des actes fondamentaux d’humanisation. C’est aussi le moyen de s’approprier la mort, de la rendre plus proche, plus réelle, pour parvenir ensuite à une forme d’acceptation et à une mise à distance pour que le cours de la vie puisse reprendre, sans oubli, mais sans entrave.

CONCLUSION
Les hommes et les femmes qui perdent un fœtus, quel que soit son âge, ou un enfant à la naissance doivent pouvoir être entendus dans toutes les dimensions de leur souffrance, par les médecins et par la société toute entière. La reconnaissance du fœtus en tant qu’être humain les aide à faire le deuil de cette vie qui les a traversés. Les funérailles et certains rituels propres à une culture, à une croyance, à un individu, constituent des actes d’humanisation qui donnent une sens à ce qui fut éprouvé dans le corps et le psychisme de chacun.
Quelque soit la façon dont cette perte est vécue, elle s’inscrit dans une histoire et vient résonner d’une façon singulière en fonction de chaque individu et de son roman familial.
Ritualiser la mort c’est aussi permettre de l’accepter et aider à s’amender d’une dette transgénérationnelle.

(Extrait de la lettre du Gynécologue – n°311 – avril 2006).